C’est peu dire qu’on n’associerait pas spontanément Robert Bresson, cinéaste janséniste à la mise en scène austère et épurée, à des histoires d’amour. Racontant l’obsession d’un jeune peintre pour une femme qui attend chastement le retour d’un amant disparu, Quatre nuits d’un rêveur détonne donc dans sa filmographie. Il serait pourtant injuste d’y voir le moindre reniement de la part d’un réalisateur qui a méticuleusement théorisé sa méthode dans ses films et ses écrits. Simplement, cette méthode se retrouve pris ici dans de passionnants paradoxes : Quatre nuits d’un rêveur est un film sur l’épanchement sentimental qui a en horreur toute forme de sentimentalisme, un film sur le cas de conscience amoureux d’un cinéaste qui répugne à faire de la « psychologie ». En résulte un indéniable sentiment d’étrangeté, d’envoûtement, et parfois même de malaise devant ce couple de noctambules qui traversent les rues d’un Paris post-mai 68 comme des spectres. Ce penchant glacial et évanescent est contrebalancé par l’incroyable précision avec laquelle le réalisateur de Pickpocket décrit les gestes de ses personnages : deux mains qui se joignent sous la table, une chemise de nuit qu’on jette sur le lit, une écharpe rouge qu’on noue autour du cou… soit autant de manifestations de l’inattendu érotisme bressonien que ce film nocturne révèle au grand jour.