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Le Rétro Projecteur – Cinéma de patrimoine à Paris


Retour sur le Festival Lumière 2023


Créer l'événement autour du cinéma de patrimoine. Ce pourrait être un bon résumé de la mission que nous nous sommes fixés au Rétro Projecteur à notre très modeste échelle. C'est en tout cas ce que parvient à faire, année après année, le Festival Lumière à Lyon. S'envisageant comme un « festival de cinéma pour tous », la manifestation gâte son public avec une programmation mêlant films rares et grands classiques. Mais 'Lumière' est aujourd'hui bien plus que la simple opportunité offerte à tout un chacun de vivre « l'expérience festival » (avec combat de coqs sur le nombre de séances ingurgités à la clé). Le rendez-vous est devenu essentiel aussi pour bon nombre de professionnels du secteur qui s'y retrouvent pour négocier les droits de films fraîchement restaurés, dans l'espoir de leur donner une nouvelle vie en salles.

Plaire à un grand public un brin nostalgique d'un côté, mettre en lumière des films que l'on croyait oubliés ou perdus de l'autre : voici donc les deux bras que le festival parvient à manier avec une impressionnante agilité. Le succès de la formule est sans aucun doute pour beaucoup lié à la personne (et au carnet d'adresses) de Thierry Frémaux, qui cumule les postes de directeur de l'Institut Lumière et de délégué général du Festival de Cannes. Sa force de frappe, dont on peut logiquement questionner le bien fondé, permet notamment à ce qu'un Wes Anderson se fasse le présentateur enjoué de la trilogie d'Apu de Satyajit Ray. Plus détonnant encore : Alfonso Cuarón qui fait le déplacement uniquement pour présenter trois films du suisse Alain Tanner, réalisateur radical et profondément anti-système. Découvrir Charles mort ou vif juste après le visionnage d'un clip-hommage au réalisateur mexicain incluant de nombreuses scènes de Harry Potter et le Prisonnier d'Azkaban était une expérience empreinte d'une joyeuse ironie.

À gauche : Alfonso Cuarón présente Charles mort ou vif d'Alain Tanner avec Thierry Frémaux.
À droite : Wes Anderson présente La Complainte du sentier de Satyajit Ray.

Cette année, le Prix Lumière (hommage rendu à une figure majeure du septième art) était remis à Wim Wenders. L'immense majorité de ses films était donc proposée dans la programmation. Pour le plus grand bonheur de nos lecteurs et lectrices à Paris, on notera que la rétrospective ainsi concoctée a déjà trouvé le chemin des écrans de la capitale (depuis le 25 octobre). Pour nous, cela a été l'occasion de se faire recaler de justesse pour une séance de Paris, Texas, mais aussi de profiter de la ‘Carte blanche à Wim Wenders'. Idée géniale : tous les ans, le récipiendaire du prix s'improvise aussi programmateur. Le choix de Wenders de projeter notamment Beau Travail (Claire Denis) et Enter The Void (Gaspar Noé), deux œuvres ultra stylisées et sensorielles, avait de quoi surprendre quelque peu. Une invitation à envisager différemment sa propre œuvre ?

Plus sympathique encore, on a vu Wenders débarquer à l'improviste pour présenter un des six films nouvellement restaurés d'Ozu, Une femme dans le vent (1948). Il conclut sa présentation en s'installant carrément avec le public du cinéma Lumière Terreaux, cédant à la tentation de revoir le film dans une salle comble. Totalement inédit en France, ce dernier a fait l'objet d'une ressortie nationale dans la foulée (le 25 octobre). C'est l'histoire d'une femme dont le mari tarde à rentrer de la guerre et qui, pour s'occuper de son enfant malade, se trouve contrainte de se prostituer. On comprendra pourquoi le film n'est pas dans le canon de son réalisateur (curseurs mélodramatiques poussés un peu loin, reléguant au deuxième plan le génie d'Ozu pour le banal) malgré une passionnante description des mutations d'après-guerre et de l'américanisation balbutiante des tokyoïtes.

Heureusement, les inédits d'Ozu ne sont pas les seuls films du Festival qui auront droit à une ressortie nationale prochaine. On mentionnera notamment la fameuse trilogie d'Apu de Satyajit Ray – La Complainte du sentier (1955), L'invaincu (1956) et Le Monde d'Apu (1959) – prévue en salles le 6 décembre prochain. Le plaisir du festivalier est en bonne partie imputable aux secrètes correspondances que les films nous permettent de tisser entre eux. Ainsi ne peut-on pas s'empêcher de rapprocher les films du réalisateur indien de la Femme dans le vent d'Ozu tant toutes ces œuvres semblent profondément mues par des préoccupations analogues au néoréalisme européen tout en assumant pleinement un penchant mélodramatique appuyé.

À gauche : Wenders présente Une femme dans le vent d'Ozu.
À droite : Ray sur le tournage de L'invaincu, photographié par Marc Riboud et exposé au Musée des Confluences.

Si un festival suggère des correspondances, il propose également beaucoup de ruptures de ton. Ainsi en est-il d'une journée où l'on court du deuxième volet de la trilogie de Satyajit Ray à la projection de Lune froide de Patrick Bouchitey (sortie nationale le 15 novembre). Difficile en effet de trouver, à part le noir & blanc, des similitudes entre ces deux films. Bouchitey était là en personne pour présenter cette nouvelle restauration dont il anticipa l'humour noir en agitant sa canne et en s'exclamant « C'est le festival de canne ! ». Parler du film invite inévitablement à en évoquer sa production : en 1990, Bouchitey réalise un court métrage très provocateur qu'il décide, l'année suivante, d'intégrer à la fin d'un film plus long. On pourra alors se demander ce qui justifia une telle décision si ce n'est le fait qu'il est (malheureusement !) plus difficile d'assurer une postérité à un court qu'à un long. En effet, cette séquence finale est de loin la partie la plus intéressante du film (d'une noirceur et d'une bizarrerie qui fait froid dans le dos).

En ce qui concerne les autres films qui bénéficieront d'une sortie prochaine, on mentionnera également le fascinant Bushman de David Schikele. Le film suit les aventures d'un jeune Nigérian, Gabriel, qui s'installe à San Francisco dans les années 1960 et subit de plein fouet le racisme des Blancs sans pour autant parvenir à s'intégrer parmi la communauté afro-américaine pour qui il demeure un étranger. Le film est là encore comme coupé en deux mais pour des raisons tout autres : pendant le tournage, Gabriel fut abusivement arrêté et renvoyé au Nigéria. La dernière partie du film se mue alors en documentaire de cette injustice, assumant totalement l'impossibilité de combler l'absence physique de l'acteur. Passionnant film gigogne que l'on aura plaisir à retrouver en salles au printemps prochain.

Un petit mot aussi sur une des découvertes les plus enthousiasmantes du festival, cette fois-ci pleinement dans le domaine du documentaire : Marée noire et colère rouge de René Vautier sur l'écoulement de l'Amoco Cadiz au large des côtes bretonnes. Démontage en règle de la couverture faite à l'époque par les médias (mimant les tropes du reportage télé pour mieux les ridiculiser), le film est un magnifique rappel que le cinéma documentaire peut et doit demeurer un contrepoint à la grammaire télévisuelle. À notre connaissance, il n'y a pas de date de sortie prévue pour ce petit bijou, mais nous surveillerons cela de près.

Marée noire et colère rouge, René Vautier (1978)

Le Festival Lumière se targue de ne pas être un événement compétitif. Cela n'a pas empêché un événement particulier d'attirer une bonne partie de l'attention des festivaliers : la rétrospective Robert Altman. La cause d'un tel émoi est à trouver dans la rareté d'un tel événement. Altman a en effet toujours cherché à diversifier ses sources de financements pour échapper à la tutelle des grands studios, ce qui rend très compliqué le fait de réunir tous les différents droits d'exploitation de ses films. La rétrospective de douze de ses œuvres les plus connues (de M*A*S*H en 1970 à Gosford Park en 2001) était donc historique. Des réalisateurs du Nouvel Hollywood, Altman est peut-être celui dont les cinéastes américains contemporains se revendiquent le plus ouvertement (à commencer évidemment par Paul Thomas Anderson). Il demeure cependant relativement peu connu en France et revoir certains de ses films permet de mesurer combien Altman est resté, sans doute plus que ses pairs (Coppola, Spielberg ou Scorsese), un réalisateur irréductiblement américain. Les quatre de ses films qu'on a vus à Lyon montrent déjà les différents bouts par lesquels il a cherché à analyser ce pays : Hollywood (The Player) et plus généralement Los Angeles (Short Cuts), la Grande Dépression (Nous sommes tous des voleurs) et la conquête de l'ouest (John McCabe).

John McCabe, Robert Altman (1971)

Le visionnage de John McCabe fut peut-être l'expérience la plus éclatante du festival. Prenant le contrepied formel de la grande tradition du western américain, Altman évacue totalement le désert et les grands espaces. Le petit coin de terre de la Colombie britannique où se situe le récit n'est pas particulièrement beau. Niché entre des arbres, on y est claustrophobe même en extérieur. On l'est encore plus dans le bordel et le saloon où l'on passe la majeure partie du film. Récit de fondation, John McCabe fait état d'un désenchantement immédiat. Le personnage apparaît au début du film comme l'incarnation de la figure charismatique et mystérieuse dont le genre est particulièrement friand. Mais ce n'est que pour mieux révéler ses bassesses et sa veule insignifiance tout de suite après. Le grand rêve entrepreneurial sur lequel les États-Unis se targuent d'être fondé est très clairement montré pour ce qu'il est : un vain fantasme de politiciens avides de pouvoir, un argument électoral parmi d'autres. Le film confirme en tout cas que l'effronterie altmanienne n'a pas pris la moindre ride.

En guise de conclusion, un dernier petit souvenir absolument inoubliable du festival : le visionnage de Maine-Océan de Jacques Rozier. Le film était projeté en forme d'hommage à l'intempestif réalisateur français décédé au début de l'été. On y retrouve tout ce qui fait le sel de son cinéma : l'oisiveté des vacances comme seul moteur narratif, un récit hors de contrôle, une radicale liberté de ton et de style, des acteurs amateurs qui improvisent beaucoup de leurs dialogues… On retiendra à tout jamais le plaisir de voir en salle l'une des scènes de procès les plus hilarantes et déjantées qui soit. Joyeuse promesse que l'exploitation de vieux films en salles n'a pas dit son dernier mot !

Lyon, la vraie Ville Lumière ?




  
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